La saga Meunier

Transmission : comment le coaching a sauvé notre entreprise

A l’heure de transmettre leur groupe familial à la génération suivante, Luc, Monique Meunier et leurs trois filles ont fait appel à Victoire Dégez conseil.
Récit

Vous êtes dans un désert. Votre avion a été contraint d’atterrir d’urgence. Choisissez-vous de rester près de l’épave pour attendre les secours ou partez-vous à la recherche d’une oasis ?” Monique Meunier voulait rester près de l’avion. “Mais je me suis dit qu’il fallait que je sois plus à l’écoute, que je sorte de ma logique. Je me suis ralliée à mes deux gendres qui voulaient quitter l’avion. Et là, Victoire a dit “Vous êtes tous morts… enfin dans l’exercice !”. Ça a été un choc énorme. Si dans un exercice nous ne pouvions pas prendre ensemble la bonne décision… Je ne pouvais pas laisser l’entreprise.

L’épisode de l’avion – une mise en situation destinée à évaluer la capacité de cohésion du groupe – aura été pour Monique l’un des moments le plus marquants d’un processus qui a duré deux ans. Entre 2019 et 2020, cette patronne et son époux Luc, se sont fait accompagner par Victoire Dégez pour transmettre à la génération suivante – leurs trois filles Aurélie, Adeline et Manon, ainsi que Maxime et Rémy, conjoints des deux premières (voir encadré) – l’oeuvre de leur vie : le groupe corse Meunier, six sociétés, plus de 70 salariés et quelque 9,5 millions d’euros annuels de chiffre d’affaires.

Victoire Dégez (à gauche) et la famille Meunier à l’heure du bilan.

>> Repères

Dans la famille, je demande… le père !

 

Luc Meunier a repris l’entreprise paternelle en 1987, cinq ans après avoir épousé Monique, Toulousaine débarquée sur l’île de Beauté à 18 ans le temps d’un stage, et restée pour la vie. Ensemble, ils ont eu des jumelles, Aurélie et Adeline, 35 ans, et une cadette de 28 ans, Manon. Toutes trois sont investies dans l’affaire familiale, aux côtés également de Maxime et Rémy, conjoints d’Aurélie et Adeline. Luc Meunier est à la retraite depuis 2018. Monique son épouse, a quant à elle fixé son départ de la holding familiale à 2023.

Créée en 1971 par François Meunier, père de Luc, la petite pépinière familiale a grandi au fil des décennies et s’est enrichie d’une entreprise de piscine, de paysagisme, d’une jardinerie, d’une sellerie…

 

Jusqu’à devenir le groupe en croissance qui compte aujourd’hui six sociétés (Pépinières de Saint-Cyprien, Garden Service, Sud Paysages, Piscine Service 2A, la jardinerie, la sellerie Padd), emploie plus de 70 salariés et affiche un chiffre d’affaires de 9,5 millions d’euros. Rachetée en 1987 par Luc et Monique, elle est aujourd’hui en cours de transmission à la troisième génération. 

Sollicitée par la famille Meunier, Victoire Dégez a proposé un coaching, pour les accompagner vers leur objectif désiré, en l’occurrence une transmission saine et sereine de la gouvernance au sein de l’entreprise.

 

Celui-ci a d’abord pris la forme d’un diagnostic, pour identifier les forces et faiblesses, puis s’est incarné dans une série d’ateliers permettant des mises en situation et prises de décisions, complétés d’entretiens individuels et collectifs. Enfin, pour pallier certaines difficultés identifiées, des formations sont venues en complément : en communication (voir liens “ressources” en fin d’article) et en leadership pour le comité de direction mais aussi une formation administrative et financière dispensée par Florence Tillie, du cabinet Serenis.

>> “Une question de survie”

Une entreprise florissante, qui, à l’aube de la transmission, était en danger, explique avec beaucoup de franchise Monique Meunier :La suite, nous y pensions déjà depuis quelques années. Nous avions créé une holding, préparé juridiquement les choses. Mais lorsque nous avons commencé à envisager la passation opérationnelle, beaucoup de tensions familiales ont émergé, un décalage entre les générations aussi. Les jeunes critiquaient notre façon de faire, disaient que nous n’étions pas modernes… Je me suis rendu compte que si nous ne nous faisions pas accompagner, ça exploserait la famille et l’entreprise. C’était vraiment une question de survie. Pendant un an et demi, nous avons brassé la campagne pour aller entendre des témoignages, essayer de trouver la bonne personne.”

 

C’est d’un réseau d’entreprises que viendra la solution. Loin, très loin de la garrigue corse. Au cours d’un événement organisé par le Family business network (FBN) à Strasbourg, les trois sœurs et Rémi rencontrent Victoire. “Un vrai déclic”, témoigne Aurélie Meunier. Quant à la coach, elle se remémore en souriant : “J’ai vu beaucoup d’ouverture, elles étaient en recherche, ça a matché très vite. Leur volonté de trouver des solutions m’a impressionnée.

Rapidement, les choses se mettent en place, et les séjours en Corse se succèdent pour Victoire. En l’espace de deux ans, elle séjournera une douzaine de fois à Saint-Cyprien (Corse-du-Sud) siège historique du groupe. “Nous avons travaillé en cercles concentriques: d’abord avec la tête, l’équipe de direction, puis avec leurs proches collaborateurs et enfin l’ensemble des salariés, explique-t-elle.

 

Un des premiers chantiers a été de réfléchir aux valeurs qui sont importantes pour fonctionner dans une entreprise. Dans le processus du coaching, nous avons fait émerger ces valeurs, et étudié ce qu’ils avaient envie de garder, d’ajouter… Ils en ont redéfini cinq : professionalisme/qualité, service, enracinement, respect et développement. Nous avons donc ensuite travaillé avec les salariés pour qu’ils s’approprient ces valeurs”.

>> Ils racontent

Les sessions de travail avec les salariés ont été l’occasion pour eux de raconter “leur” entreprise, les épisodes qui les ont marqués. Morceaux choisis :

Maxime (directeur de Garden Service) :

En 2019, nous avons eu une grosse tempête qui a déclenché le feu. J’ai cru qu’on allait tout perdre. Les équipes de Garden service et Sud paysages ont été plus fortes que les pompiers. J’ai ressenti de la gratitude et de l’admiration vis-à-vis de l’engagement des équipes.

Sandrine* (salariée chez Piscine Service 2A) :

J’ai dû faire une biopsie. Je pensais que je devrais compter des jours et Rémy et Monique ne m’ont pas décompté les jours. J’ai été touchée parce que c’était très humain. Ce n’est pas donné à tout le monde.” (*Le prénom a été modifié.)

Adeline (directrice des Pépinières de Saint-Cyprien) :

Je suis beaucoup sur l’opérationnel. J’étais avec les gars sur le rangement. J’ai voulu changer les choses et personne ne me croyait. J’ai testé et ça a marché. Je les ai convaincus. Il n’y avait que des hommes et ils ne me croyaient pas. J’ai fait mes preuves. J’ai gagné mes galons.

André (salarié chez Sud Paysages) :

J’arrive du continent, ça fait 15 jours. j’ai trouvé l’entreprise assez géniale au premier abord. Moi qui arrive de l’extérieur, je n’ai pas l’habitude de ça. J’ai trouvé la mentalité très belle, j’espère rester là et faire mon trou. Je suis conducteur d’engins, ils m’ont donné des responsabilités, m’ont fait confiance. Je marche beaucoup à la confiance, on se retrouve.

Manon (directrice du Padd) :

Parmi les moments qui m’ont marquée, il y a l’incendie d’il y a deux ans. J’étais à cheval. Tout le monde est venu ici. Toute la famille est déjà passée par un feu, pour moi, c’était un début. Soixante pompiers en plus des employés sont venus. C’était signe de quelque chose de fort, d’un attachement. Un autre dont je me souviens, c’est cette conversation pour monter le magasin Padd qui s’est faite avec le commercial devant la sellerie. Il y avait de la légèreté, c’était presque une blague. mais c’est l’étincelle qui a démarré le projet.

Fanny (salariée des Pépinières de Saint-Cyprien) :

Après le confinement, j’avais deux sentiments : la peur d’attraper le Covid et l’envie de travailler pour sauver la pépinière et passer la crise ensemble. Il a fallu surmonter la peur d’attraper le Covid. Ça a consolidé l’équipe. Il a fallu qu’on gère la situation, qu’on trouve des solutions et des idées. C’était un super moment.”

Rémy (directeur de Piscine Service 2A) :

La reprise de Piscine Service 2A. C’était un gros challenge. Je n’y connaissais rien. Il fallait reprendre une boîte qui ne marchait pas, en plus de la naissance de mon fils. Je n’avais pas peur d’apprendre. Au bout de trois mois, j’étais autonome. C’était un beau challenge à relever et je l’ai relevé.

Robert (salarié des Pépinières de Saint-Cyprien) :

Je suis là depuis longtemps, j’ai vu Luc et Monique arriver dans l’entreprise. Je m’entendais bien avec François, c’était un mec, un vrai. Il avait du charisme. Quand il est arrivé, il n’y avait que le maquis. Mais il était un peu dur, exigeant. L’arrivée de Luc et Monique a changé la perception de l’entreprise, ils l’ont développée. On ne leur a rien donné. Ce qu’ils ont, ils l’ont payé et gagné. J’en ai été témoin.

Des équipes soudées au service de l’environnement

>> La menace de l’échec

En parallèle, au fil des mois, Victoire Dégez plonge dans l’organisation familiale du codir. Et décortique les non-dits, les parasites de communication, les freins à la coopération. Un travail de fond, parfois difficile émotionnellement, avec ses grandes victoires et ses inévitables retours en arrière. “Nous avons eu des moments tellement forts, d’autres tellement compliqués, souffle Monique Meunier. Mais si je devais refaire mes choix, je repasserais par chaque étape sans rien changer, même les plus difficiles. Quand tout explose, on a tout sur la table, on peut faire le tri”. Et c’est là toute la mission du coach. Le système de gouvernance est entièrement revu, société par société, les processus de décision réécrits ensemble. Mission, vision stratégique à trois ans, à cinq ans… D’ateliers en séances individuelles, appuyés sur des outils techniques d’auto-évaluation et d’aide à la communication tels que le test TLP navigator ou la Process communication, les Meunier ont avancé, pas à pas. 

Il s’en est fallu de peu, pourtant, pour que tout échoue. Au printemps 2020, exacerbées par le stress lié à la crise du Covid-19, les tensions font voler en éclat l’équilibre nouvellement établi. Épuisée et découragée, Monique menace de vendre l’entreprise. “J’ai mal vécu ce retour en arrière, raconte avec beaucoup de simplicité Aurélie, C’est frustrant, on avait fait une belle avancée, mais la dynamique a cassé.” Pour elle, plus que pour tout autre, cette période de transition encore inachevée, a été un véritable parcours d’initiation qui l’a vu émerger en figure de leader, au terme d’un processus de décision collective. “Je n’imaginais pas un instant en démarrant que je deviendrai la chef de file, même si beaucoup de gens, en interne et en externe, le pensaient. Mais à un moment donné, tout s’est mis en place sans que je prenne complètement conscience. J’avais besoin de cet accompagnement. qui m’a donné la force de me battre. Et même si cette crise, ce “flap”, m’a perturbée, et que je n’ai pas encore complètement réussi à prendre ma place, je crois qu’aujourd’hui, nous sommes mieux armés”.

Le retour d’expérience de la coach : 

 

Avec un peu de recul, Victoire analyse aujourd’hui : “Un coaching est toujours un gros défi, c’est un processus, donc plus compliqué qu’une formation car il y a une conduite du changement. On fait 50% du chemin et le client fait les 50% autres. Comme en haute montagne, je suis le guide, je détermine l’itinéraire, mais c’est le client qui décide du sommet. Ça ne peut fonctionner que s’il  y a un haut niveau de confiance car on ne peut pas obliger les gens à marcher. Au cours de cet accompagnement chez les Meunier, il y a eu de sacrées turbulences. Je les ai emmenés dans une zone difficile de remises en question, de changement de système, mais ce haut niveau de confiance était là. Ils ont fait leur part, avec beaucoup d’engagement. Le moment où Monique a failli vendre l’entreprise a été difficile pour moi. J’ai d’ailleurs appelé mon superviseur sur la route de l’aéroport – car lorsqu’on coache, on est toujours soi-même accompagné. En revanche, j’ai vécu la célébration ByMeunier (voir ci-dessous), comme une grande joie. Tout le monde a adhéré avec attachement, émotion… Tous ces efforts, ça valait le  coup. C’était difficile mais les Meunier ont mis les moyens de l’unité, de la coopération, et ils ont réussi.”

>> La célébration

Et s’il reste encore aux Meunier du chemin à parcourir, le 13 octobre dernier, l’heure était à la fête.Nous avons organisé une grande célébration dans la foulée d’une formation de plusieurs jours avec tous les salariés, narre Monique, Une manière de formaliser le départ de la deuxième génération, d’expliquer aux salariés comment se passerait la suite. De mettre en avant la toute nouvelle marque “ByMeunier” aussi. Cette journée a été un moment très fort. Luc, qui est très prude, pleurait à chaudes larmes, moi aussi. Chaque salarié a dit quelques mots, qui sont restés de merveilleux cadeaux pour nous”. Et de résumer : “Le processus n’est pas tout à fait fini, car à chaque fois que l’on avance, il y a des choses à résoudre. J’ai encore des choses à transmettre à Aurélie qui va prendre ma place de leader. Mais maintenant que nous avons mis en place les choses, avec les bonnes personnes aux bons endroits, le reste sera de l’affinage, des équilibrages. Au printemps dernier, je n’y croyais plus. mais aujourd’hui, je suis rassurée. Je sens que le pari est gagné.”

Aurélie Meunier, elle, travaille encore à prendre la pleine mesure de ses nouvelles responsabilités. Mais déjà, elle a pris sa première décision de leader émergente de l’entreprise familiale : “J’espère que la célébration et la restructuration permettront de nouer – ou renouer – des liens avec tout le monde. J’ai envie que tous les ans, à la date anniversaire de cette célébration, nous passions une journée avec tous les salariés de l’entreprise. Pour qu’on continue, tous ensemble.”

 

M.DG.